Art Numérique & NFT
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Collecter un fragment du futur
Ces organismes n’existent pas encore. Ils n’existeront peut-être jamais ou peut-être dans cent mille ans, quand la matière que nous laissons derrière nous deviendra leur terreau. Mais ils existent déjà quelque part : dans l’information, dans l’image, dans la conscience de ceux qui les regardent.
Le physicien Philippe Guillemant, ingénieur de recherche au CNRS et auteur de La Physique de la Conscience, développe une théorie de la double causalité selon laquelle le futur n’est pas écrit, mais existe sous forme de potentiels, et la conscience agit comme interface pour naviguer entre ces potentiels. Autrement dit, ce que nous percevons, nommons, habitons par la pensée commence à exister. Nous vivrions dans un champ d’informations incommensurable, et notre réalité collective ne serait qu’une parcelle infime de ce champ dans lequel chaque conscience vient puiser une partie cohérente avec le tout.
Collecter un néo-organisme, c’est plus qu’acquérir une image. C’est lui donner une adresse dans la conscience collective. Le certifier sur la blockchain Tezos, c’est l’inscrire dans un registre immuable, lui donner une existence que ni le temps ni la négligence ne peuvent effacer.
Et si l’accumulation de ces regards, de ces consciences qui reconnaissent la créature, était précisément ce qui prépare son incarnation dans la matière ?
La sculpture a suivi le dessin. Le dessin a suivi l’idée. L’idée a suivi l’observation du vivant. La boucle est peut-être plus courte qu’on ne le croit.
L’art numérique, pourquoi ?
Tout a commencé par la sculpture. Avant le pixel, avant l’algorithme, il y avait l’atelier, les mains dans la matière, et une question : à quoi ressemblera le vivant dans plusieurs centaines de millions d’années, quand nos déchets, notre carbone, nos plastiques seront devenus le terreau d’une biodiversité que nous ne pouvons qu’imaginer ?
Les néo-organismes sont nés d’une vision artistique claire, des sculptures de formes hybrides, construites à partir des rebuts de l’Anthropocène, qui tentaient de donner corps à cette idée d’un futur lointain positif et résilient du vivant sur la Terre.
Mais la sculpture seule ne pouvait pas couvrir la distance. Entre aujourd’hui et ce futur à huit cent millions d’années, il y a un continuum d’évolution. Des milliers d’espèces intermédiaires, des formes de transition, des organismes dont l’existence est plausible mais impossible à sculpter une par une. C’est là que les algorithmes génératifs sont entrés, non pas comme remplacement du geste sculptural, mais comme extension de la démarche immersive d’un projet plus vaste: produire un monde vivant possible à visiter pour des spectateurs, entre maintenant et ce futur lointain, explorer des morphologies que la biologie prospective peut formuler mais que la main ne peut pas toutes incarner.
Cette bascule a une date et un nom. La rencontre avec Bérenger Recoules, responsable de l’atelier numérique de l’École de Design de Nantes, a ouvert l’accès aux outils open source et génératifs < ComfyUI en tête > dans un cadre de travail où la maîtrise locale des outils, sans abonnement ni dépendance à des services propriétaires, est une position éthique autant que pratique. C’est dans cet atelier que les organismes ont commencé à se mouvoir, à s’animer, à respirer.
Il restait une question : comment relier ces créatures numériques à la matière dont elles sont issues ? Comment éviter que l’œuvre numérique ne reste suspendue dans l’écran, coupée du corps, de l’espace, du réel ?
C’est l’admiration pour le travail de Pierrick Sorrin, artiste dont les œuvres habitent des objets-vaisseaux, des dispositifs qui donnent à l’image une présence physique, qui a ouvert la voie. La sculpture holographique est devenue ce lien : un organisme numérique projeté au cœur d’une sculpture de matière récupérée, les deux inséparables, chacun donnant sens à l’autre. Le NFT certifie l’œuvre numérique sur la blockchain. La sculpture en est le vaisseau dans le monde réel. Ensemble, ils forment une seule pièce.
Avec quels outils ?
La génération des organismes prospectifs suit un protocole en quatre étapes enchaînées:
– Text-to-image d’abord : création des organismes primitifs d’une ère. Une description textuelle précise génère les formes fondatrices, les ancêtres de chaque Ères.
– Image-to-image ensuite : évolution de ces organismes et création des embranchements. La forme primitive est poussée, dérivée, ramifiée jusqu’à produire les espèces issues de chaque bifurcation évolutive. C’est l’étape la plus longue, celle où l’œil du sculpteur reprend ses droits sur la machine.
– Image-to-video : les organismes s’animent. Un frémissement, le mouvement minimal qui dit que quelque chose est vivant.
– DaVinci Resolve enfin : montage vidéo, mise en mouvement et création sonore. C’est ici que l’organisme reçoit son âme. La voix enregistrée et transformée qui simule son souffle, sa présence, son rythme propre.
Tout est produit sur ComfyUI, outil open source maîtrisé localement avec Bérenger Recoules à l’École de Design de Nantes, sans abonnement ni droits cédés à des services propriétaires. Le montage des séquences animées et le traitement sonore, voix enregistrée et transformée, simulant le souffle de chaque créature, sont réalisés sur DaVinci Resolve.
Ces organismes ne sont pas produits isolément. Ils s’inscrivent dans un arbre évolutif, une cartographie de toutes les branches d’évolution entre aujourd’hui et les ères les plus lointaines de la série. Chaque organisme y occupe une position : une époque, une lignée, des ancêtres, des descendants possibles. Une taxonomie prospective qui grandit à mesure que la série s’étend.
Chaque œuvre est ensuite certifiée sur la blockchain Tezos via Objkt.com. Tezos consomme 2,5 grammes de CO₂ par transaction, moins qu’un chèque papier, contre 700 kg pour Bitcoin. Un choix cohérent avec une démarche qui fait des déchets de l’Anthropocène sa matière première. Les royalties automatiques perpétuelles inscrites dans le contrat garantissent une rémunération à chaque revente, sans intermédiaire.
La production numérique ouvre la porte vers la série infinie. Un algorithme peut générer mille organismes par jour. C’est précisément ce chemin qui est fermé. Chaque œuvre est produite individuellement, validée, travaillée, puis figée en édition limitée, comme des fossiles rares découverts par hasard. On ne décide pas combien on en trouve. La rareté ici n’est pas une contrainte du medium. C’est un refus délibéré de l’abondance facile, dans un monde numérique qui n’a plus aucune raison de se limiter, sauf à décider de le faire.
Ce n’est pas une prouesse technique. C’est le geste juste au service du propos.
Blockchain, une rareté qui a du sens
Le NFT est souvent mal compris. Réduit à la spéculation, associé à des bulles et des excès. Ce regard passe à côté de l’essentiel : la blockchain est avant tout un outil de certification et de souveraineté pour l’artiste.
Mais c’est aussi autre chose. La blockchain est une reconnaissance partagée et dispersée, des milliers de nœuds indépendants, répartis dans le monde entier, qui valident simultanément chaque transaction, chaque création, chaque transfert. Pas un serveur central. Pas une autorité unique. Une confiance collaborative, un témoignage globalisé et transparent, où chaque œuvre certifiée existe dans un registre que personne ne contrôle et que tout le monde peut vérifier. C’est une forme de mémoire collective du réel numérique — plus robuste qu’un catalogue, plus durable qu’une archive institutionnelle.
Sur Tezos, chaque œuvre est un contrat. Le contrat spécifie l’auteur, l’édition, les royalties. Il ne peut pas être modifié, falsifié, ou effacé. Pour la première fois dans l’histoire de l’art, un artiste peut vendre une œuvre numérique en édition limitée et percevoir automatiquement un pourcentage sur chaque revente future, sans galerie, sans intermédiaire, sans négociation. La rareté est inscrite dans le code, pas déclarée dans un catalogue.
Limiter volontairement le nombre d’éditions dans un medium qui n’a aucune contrainte physique de reproduction, c’est un acte délibéré. Ce que tu collectes existe en un nombre défini d’exemplaires dans l’univers numérique. Pas par contrainte technique, mais par choix. C’est ce qui donne à ces organismes leur valeur : non pas leur prix, mais leur singularité dans un monde qui reproduit à l’infini.
